Marie Jill Nelson – Episode 19

3 semaines que Baptiste m’a largué comme une chaussette.

Je vais UN PETIT PEU MIEUX…

Un tout petit peu.

La journée. Il faut bien. Je suis au resto et je ne peux pas fondre en larmes à chaque fois qu’une cliente habituée me demande comment ça va.

Le soir, en ce moment, j’anesthésie ma douleur avec des copains de rigolade. Momo, mon copain musulman hipster et Jules, son coloc.

Ils disent qu’ils ont 30 ans tous les deux, mais je pense qu’en réalité, ils en ont 16. Ils sont demeurés. Je les adore, ils me font rire comme personne, ils ont une boite de livraison de pizza qui marche plutôt bien, ils paient l’Urssaf, les cotisations sécu, et tout, mais ils sont complètement demeurés.

Chez eux, c’est un peu comme après une fouille de la brigade des moeurs. Ou alors, comme un lendemain de fête. Parce qu’ils en font une à peu près tous les soirs.

  • Je ne sais pas comment vous faites pour vivre dans une telle crasse.
  • C’est pas tellement sale, je trouve, a fait Jules, qui était lentement en train de se faire avaler par le canapé.
  • C’est pas rangé, c’est tout, a fait Momo. On a fait une petite fête hier.
  • Grave.
  • Et tu es une fille, tu as besoin d’ordre. C’est dans tes gênes.
  • Oui, le ménage, le repassage, la cuisine, c’est dans nos gênes. Et ma main, ça va être dans ton pif, dans 5 minutes.
  • Pardon, mon petit coeur, je suis de mauvais poil, je me suis encore fait arrêter deux fois aujourd’hui.
  • T’as qu’à couper ta barbe.
  • Pourquoi je devrais couper ma barbe ? Parce que je suis arabe je ne peux pas être hipster, hein ?
  • Disons que ça fait plus salafiste qu’hipster.
  • Je ne suis pas salafiste, je suis hipster. Je garderai ma barbe.
  • Hipster c’est fini, de toute façon, Momo.
  • Je serai le dernier des hipster. De toute façon avec ou sans barbe, je me fais contrôler. Tiens, tu veux voir mon dernier tatouage ?
  • Ça dépend où il est.
  • Sur ma fesse droite. Regarde.
  • C’est quoi ?
  • C’est ma mère.
  • Tu t’es tatouée le visage de ta mère sur le cul?
  • Oui, ma mère est ce que j’ai de plus précieux, et ce qu’on a de plus précieux, on le garde précieusement caché, on ne l’expose pas aux regards. Et mes fesses, c’est ce que j’expose le moins.
  • Tout à fait logique. Elle est au courant que t’as son visage tatoué sur le cul, ta mère ?
  • Elle a rigolé. Elle trouve ça mignon.
  • Elle est cool, ta mère. La mienne, je crois pas que ça la ferait rire. Et sinon, vous en êtes où avec les meufs ?
  • On en est partout. Momo il en a 3, moi j’en ai… Attends… 7.
  • Ah oui, quand même… Et ça vous suffit ?
  • C’est juste. Mais bon, on fait avec, hein Momo ?
  • Grave.
  • Qui re-veut de la pizza ?
  • J’en peux plus de vos pizzas ! On mange que de la pizza chez vous !
  • Ben quoi ! Hé ho ! T’aimes pas les pizzas ? Et puis c’est gratuit, ma cocotte. Les temps sont durs !
  • Franchement, vous êtes mignons, mais je me demande comment vous attirez autant de nanas !
  • On leur dit qu’on est trader.

Momo se marre.

  • Et elles vous croient ?
  • Non, mais elles rigolent, et femme qui rit…
  • Mais quand elles entrent ici et qu’elles voient ce bordel ?
  • On a un truc : on ouvre la porte et on se met à crier ! Putain ! On s’est fait cambrioler !Regarde tout ce bordel qu’ils ont mis ces salauds ! C’est pas vrai…Ils ont tout piqué ! Ils ont tout bouffé en plus ! C’est des porcs les gens, je te jure…Et là, on se met à pleurer, elles nous consolent, et elles rangent tout l’appart impec, et voilà. On va pas tarder à le refaire, d’ailleurs, ça commence à être un peu le bordel.
  • Grave.
  • Vous êtes des escrocs.
  • Mais on est gentils.
  • Mais ça vous fait pas flipper d’avoir bientôt 30 ans ?
  • Non, pourquoi ? Il paraît qu’à 40 ans, un homme est à son top. Alors, on attend ça avec impatience, je vais te dire.
  • Pas nous. Pas les filles. Là, tel que je vous parle, je suis en train de décliner.
  • Sérieux ?
  • On a regardé avec les filles. On a atteint notre stade ultime de développement, donc là, on décline.
  • Même si tu bouges pas ?
  • Même quand je dors.
  • C’est sûr. C’est dégueulasse. J’ai toujours trouvé que les filles étaient au top à 30 ans. Enfin, normalement.
  • Pourquoi normalement ?
  • Non, parce que là… T’es pas… Enfin… T’es pas…. Pourtant t’es, habituellement, t’es… Mais là, enfin… T’es pas…
  • C’est parce qu’elle est triste, crétin. Elle vient de se faire larguer.
  • Tu te souviens quand tu t’es fait larguer par Cecile ?
  • Oh putain… On me donnait un ticket resto dans la rue. Une loque, j’étais une vraie merde, moi aussi.
  • Et voilà !
  • Merci, les gars. Vous me faites un bien fou. Je vais rentrer.
  • Attends ! Excuse-nous, Marie, on sait pas trop y faire pour remonter le moral. On est cons. T’es superbe. Faudrait peut-être juste que tu te laves les cheveux, et que tu changes de fringues.
  • C’est des affaires de Baptiste. Je suis bien dedans.
  • Mais c’est trop grand, hein Momo !
  • Carrément ! C’est trop grand. C’est pour ça. Surtout le pantalon, ça fait bizarre, quoi. Avec les bretelles, ouais, c’est… Chelou.
  • Grave…

Je suis restée encore un peu, et puis je suis rentrée.

D’habitude, je sors de chez eux et j’en ai pour trois jours à rigoler toute seule. Mais là, je ne sais pas… Cet univers post ado, cette insouciante aveugle, ce bordel… Tout ça me laissait un goût amer dans la bouche.

Mais ils ont peut-être raison, après tout, le rangement, les courses, le repassage, l’organisation d’un foyer, quoi, c’est peut-être dans nos veines. En tout cas, dans les miennes. Parce que subitement : (les féministes vont vouloir me chopper et me fouetter !) j’avais envie de tout ça. De faire les courses pour mon homme, de ranger ses chaussettes, de ramasser les légos de mon sale gosse et de lui préparer sa bouillie.

C’est compliqué ce passage. La transition de femme enfant à femme tout court. D’adulescente à adulte tout court. D’irresponsable à responsable…

Mais ça commençait à venir…

Faut juste que ce soit le bon moment.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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