Marie Jill Nelson – Episode 15

Il s’est passé quelque chose qui n’était pas dans mes plans. Quelque chose qui ne devait jamais arriver. Quelque chose qui sonne le glas de mon adulescence. De ma liberté. De mon indépendance.

Ça s’est passé la semaine dernière.

Dimanche matin.

On était au lit, je regardais un vieil épisode de Friends en mangeant mes Chocopops, et je voyais bien qu’il cogitait dans son coin.

Je lui ai demandé ce qui n’allait pas. Il m’a répondu, comme ça, du tac au tac :

  • J’ai l’impression que tu ne grandiras jamais.
  • Possible, ai-je répondu, tranquille.
  • J’ai peur que ça ne me convienne plus.
  • Qu’est-ce que tu entends par là ?
  • Tu n’es pas mûre, Marie.
  • Qu’est-ce que tu entends par là ?
  • Par là, j’entends que tu n’es pas mûre, tu es une enfant, Marie ! Pas assez adulte, pas assez ancrée dans la réalité, pas assez raisonnable, pondérée, ni réfléchie, ou censée, tu es irresponsable, puérile… Immature. Et que si ça me séduisait au début, aujourd’hui, ça me fatigue, Marie.
  • C’est parce que t’es vieux, que ça te fatigue. Les vieux, ça se fatigue vite. Est-ce que tu veux que je te fasse un bol de Chocopops ?
  • Je crois qu’il est inutile de discuter… Tu es…
  • Tu es sérieux, Bat ? Tu veux vraiment me quitter ? Mais qu’est-ce que tu me reproches ? J’ai grossi ?
  • Mais non… C’est juste que j’ai envie de progresser, et j’ai le sentiment, qu’ensemble, on ne progresse plus.
  • Ça m’a coupé net l’appétit. J’ai posé mon bol sur ma table de chevet Hello Kitty et j’ai coupé le son de la TV. (De toute façon je connaissais cet épisode par cœur). Baptiste avait l’air sérieux.
  • Qu’est-ce que tu entends par progresser ? Est-ce que tu as l’intention, je ne sais pas, de te présenter aux élections?  Tu veux ouvrir une chaîne de restaurant ? Est-ce que je t’empêche de t’épanouir socialement ? Professionnellement ?
  • Regarde-toi, tu fonctionnes comme une adolescente.
  • Une adolescente qui a été avocate, qui dirige un restaurant, qui paie son Urssaf, ses charges, ses trois salariés, ses impôts, qui vote aux élections, qui va manifester dans la rue contre les cons, qui est indépendante financièrement, qu’est-ce que tu veux d’autre ? Je suis une citoyenne exemplaire, j’ai le droit d’être immature chez moi. J’ai le droit de chanter I will survive sur les tables. De manger des Chocopops et de boire autant de mojitos que je veux.
  • Oui, c’est vrai, tout ça… Mais j’ai parfois le sentiment que tu peux tout envoyer balader du jour au lendemain, sans raison. Tu as déjà quitté ton job d’avocate.
  • C’est pas faux.
  • Tu vois ! C’est aussi ça que j’entends par immature.
  • Tu n’as jamais envie de tout plaquer, toi ?  Tu es totalement heureux et satisfait de ce que tu fais et du monde comme il est? Quelle chance… Moi j’en ai assez de bosser comme une dingo pour toucher à peine de quoi me payer des vacances. J’en ai assez de payer toutes ces charges, d’être en règle, au centime près, au centime près, tu entends, alors que la plupart des types au gouvernement ne le sont pas! J’en ai mare des Balkani. J’ai la nausée quand je pense à Daesh, aux décapitations, aux viols, aux migrants morts en mer et qu’on rejette une fois arrivés, à l’avancée du FN, à Monsanto, aux abattoirs, à Erdogan, à ma mère dépressive, à mon frère obèse qui fait des concours de plus gros mangeur de hot dog… Et là je me suis interrompue, parce que je me suis mise à pleurer. Bien que je déteste ça.

Ce n’est pas mon truc de pleurer. J’ai l’impression d’être ma mère qui pleure et se plaint tout le temps. Moi, j’avais décidé que je serais gaie. Quoiqu’il arrive.

J’avais décidé que je serai joyeuse, que je prendrai la vie du bon côté mais il faut bien avouer qu’elle est peu ardue ces derniers temps, et je n’y arrive pas toujours très bien. Donc, parfois ça craque aux coutures. Heureusement il y a le mojito, les copines, les fêtes, la musique et les lolcats.

Il me semblait que c’était ça la maturité. Lutter contre l’adversité. Me serais-je trompée de méthode ?

Est-ce que fonder une famille, repasser des chemises, payer ses impôts, ses charges et ses Urssaf, écouter France Info, faire la queue au supermarket, prendre le métro à 8h un lundi de novembre, et le tout sans pleurer, est-ce ça, la maturité ?

Alors non, je ne serai jamais une adulte. Car tout ça me déprime trop.

André Comte-Sponville a dit : « adulte, c’est un rôle de composition ». Et en ce qui me concerne, je n’y suis pas à l’aise. Et je joue très mal la comédie.

Je suis comme je suis. Je ne cause de tort à personne, sauf à Baptiste, manifestement, et sûrement à quelques personnes qui ne me prennent pas au sérieux. Je m’en moque. Je pourrais redevenir avocate, demain, si je le souhaitais. Mon cabinet me fait des appels du pied régulièrement.

Je n’en ai aucune envie. Je suis une adulescente et je me demande qui ça peut bien emmerder.

  • Alors tu ne changeras pas ?
  • Bah, comment tu as fait pour… Est-ce que… Est-ce que tu as entendu ce que je viens de penser ???
  • Tu pensais à voix haute, chérie.
  • Ah. Je ne m’en suis même pas rendue compte…
  • Je te prends au sérieux, BB, seulement… Nous n’avons plus les mêmes envies. Je veux une famille. Des enfants. Des projets communs. Et pas toi. C’est aussi ça être adulte. Etre responsable de quelqu’un d’autre.Toi, tu veux rester le centre de ton univers. Tu ne veux être responsable de personne.
  • Mais c’est tellement flippant d’être responsable de quelqu’un…. Mais… Je t’aime, Baptiste, je te jure. Et je voudrais faire un effort pour te le prouver. Je voudrais te montrer que je peux devenir responsable de quelqu’un d’autre : Adoptons un chien. Voyons comment je m’en occupe. S’il passe l’hiver, peut-être pourrons nous envisager un bébé ? Qu’en penses-tu ?
  • Tu n’es pas sérieuse ?
  • Euh… Si…
  • Alors je vais te prendre au mot. Le week-end prochain, on va dans un refuge et on repart avec un chien.
  • Ça me va. On l’appellera… Poppy ! Ou Pop ! Non, attends, on l’appellera Doggy ! Ou Blacky. Sauf s’il est blanc, on l’appellera White. Off, c’est bizarre, White, non ? Et qu’est-ce que tu penses de Toto?

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