Marie Jill Nelson – Episode 10

Nous avons eu une discussion très intéressante avec Julie, et Meylène. Mes deux meilleures amies.

Meylène, c’est mon associée. Elle est archi bio. Et archi cool sur tout. Trop, parfois. C’est usant. Je pense qu’elle a trop fumé d’herbes quand elle était ado. Et aujourd’hui, je pense qu’elle boit trop d’infusions.

Julie est avocate. On s’est connues au cabinet Freidman, quand j’y bossais. Elle est du genre hyper efficace dans tout ce qu’elle fait. Une professionnelle de la vie. Elle porte des tailleurs et des talons tous les jours. Elle a les cheveux propres tous les jours. Oui, tous les jours. Même le dimanche.

 

On a parlé rides. Perdre sa fraicheur, sa beauté, son éclat, ses supers pouvoirs, bref : devenir une vieille peau. Comme notre mère. Comme Madonna et ses pommettes de hamster. Ou comme notre patronne.

Quand je bossais dans mon cabinet d’avocats, j’avais une patronne, moi aussi. Une femme de 58 ans. (Je l’appelais l’ancêtre). Parfois, en réunion, je l’observais, et je voyais sous un certain angle, et sous une certaine lumière, sa peau fripée comme les pommes que je peux oublier 150 ans dans le bac en bas de mon frigidaire. Je l’observais, et je me demandais si ça faisait mal. Ou si ça donnait soif. Ou si en évitant le soleil toute une vie, on pouvait garder sa peau de jeune.

Mais surtout, je me disais, c’est triste, quand même de se friper comme ça, comme une vieille pomme oubliée dans le bac à fruits, c’est triste, et c’est moche.

Quand je croise une vieille dans la rue, (plus de 45 ans, disons. Une vraie vieille, quoi) dans le métro ou quand il en entre une dans le resto, je ne peux pas m’empêcher de penser : la pôôôôvre.

J’essaie d’être gentille avec elles. Par solidarité féminine. Par empathie. Je me dis, sois gentille, avec ces vieilles dames, ne sois pas orgueilleuse, du haut de tes 29 ans. Ne leur renvoie pas toute ta grandiose magnificence, tout ton éclat si juvénile et si choupi. Sois humble.

Pense qu’un jour, toi aussi tu seras vieille et moche.

 

On était à la maison, chez moi, on attendait le début de The Voice, dans mon canapé. Meylène nous préparait des flans de fleurs de courgettes et une salade de quinoa aux airelles (le truc simple à manger devant la télé, moi j’avais proposé des chips), et Julie, tout en discutant, checkait d’un œil acéré, ses mails et ses 7260 applis.

  • Quand je souris, j’ai les plis qui restent, ai-je lancé.
  • Et oui, ça commence… A répondu Julie. Ce sont les rides d’expression.
  • Je pense que je vais arrêter de m’exprimer.
  • Arrête, c’est mignon, a fait Meylène.

Meylène est hyper bio, donc quelques rides ne la dérangent pas. Les rides, c’est bio. Elle se fait des masques aux poireaux, aux œufs, aux yaourts, ce genre de truc dégueu qui colle, qui coule et qui tâche.

  • Non, Meylène, c’est pas mignon, c’est atroce et déprimant. Avant j’avais pas ça. Je pouvais rire pendant des heures comme une baleine et ma peau revenait à sa place. Il n’y avait pas un pli. Maintenant, je plisse comme une chemise en lin. Et je me demande quelle sera la prochaine. Je vais d’ailleurs arrêter de cligner des yeux. Je ne veux pas de pattes d’oies. Ni de rides du lion. Mais les pires, les pires… Ce sont celles-là, les rides d’amertume. Tu as l’air toujours pleine de fiel et de rancœur. Comme si tu en voulais à la terre entière.
  • Pourquoi tu n’essaies pas le botox ? A fait Julie qui envisage le lifting intégral pour ses 30 ans. (l’année prochaine).
  • Parce que c’est un truc de vieille.
  • Mais à partir de quel âge on est vieille ? Demande Meylène. Ce qui compte, c’est la jeunesse du cœur, et de l’âme. Elle transparaît sur ta peau. Ta peau EST ce que tu es.
  • Ok, Mylène. C’est prêt, tes flans ?
  • Ma demi-sœur de 15 ans, a fait Julie, m’a dit que je ne pouvais plus mettre des shorts en jeans frangés l’été. Petite conne. Je l’ai giflée.
  • T’as bien fait, ai-je dit. Un client m’a appelée madame avant hier. Je suis allée pleurer aux toilettes.
  • C’est atroce.
  • Affreux.
  • Vous savez ce que c’est la maturité ? A demandé Meylène. C’est la période de la vie comprise entre la jeunesse et la vieillesse pendant laquelle les facultés humaines ont atteint leur ultime développement. Vous devriez vous réjouir au lieu de vous plaindre ! Vous êtes au sommet de votre forme. Vous êtes au top ! Youhou !
  • Et tu sais ce qui se passe lorsque ces facultés ont atteint leur point ultime de développement ? Lui a demandé Julie. Elles déclinent.
  • C’est atroce, ai-je dit.
  • Affreux, a dit Julie.
  • Nous sommes en train de décliner.
  • Absolument.
  • Sans rien faire.
  • Sans rien faire.
  • Avez-vous essayé le masque au hareng, les filles ?
  • Boucle-la, Meylène. Et raboule les flans, The Voice va bientôt commencer.
  • Gwyneth Paltrow le fait. Et elle est magnifique.
  • Gwyneth Palrtow est dérangée, Meylène. Quelqu’un qui consacre autant de temps à faire des régimes est dérangé.
  • C’est toi qui dis ça ! Mais tu passes ton temps à me parler de régime, au resto ! A fait Meylène.
  • Je passe beaucoup de temps à y penser et à en parler, certes, mais je n’en fais jamais. C’est trop dur. Il faut trouver un moyen de ne pas vieillir sans non plus tomber dans l’obsession.
  • De toute façon, c’est pour soi, qu’on doit bien vieillir. C’est tout le respect qu’on se doit. Et aussi aux autres, bien entendu.

Avec Julie, on s’est regardées. Il n’y a que les gens un peu barrés, des gens comme Meylène, pour ne subir aucune pression sociale. Meylène vient au resto en sarouel, par exemple, et avec des tas de bracelets indiens qui font gling gling gling. Je lui ai pourtant répété que le sarouel n’était vraiment pas seyant mais elle répond : peut-être mais on est bien dedans. J’ai un peu craqué quand elle l’a mis pour m’accompagner chez le banquier afin de négocier notre découvert. Je lui ai dit qu’on ne pouvait pas négocier un découvert en sarouel. Mais c’est perdre son temps que d’essayer de convaincre de l’importance de l’apparence, quelqu’un qui a justement abandonné toute contrainte sociale, pour ne garder que l’essentiel : le bien-vivre ensemble, comme elle dit.

Parfois je me dis qu’elle a raison, que c’est l’essentiel, bien sûr, qu’on serait bien plus heureuses, plus épanouies et moins contraintes si nous ne subissions pas toute ces pressions. Je pensais tout ça et je réalisais que Julie avait la tête baissée sur son téléphone et que The Voice avait commencé.

 

  • Voilà !!! Les flans sont prêts ! J’arrive !
  • Oh merde ça a commencé !!
  • Eh c’est… Comment il s’appelle celui-là déjà ? Oh j’l’aime trop, lui.
  • Chuttttt !
  • Monte le son stoplait.
  • Oh putain s’il chante ça, je vais chialer. Pourvu qu’il chante ça, pourvu qu’il chante ça.
  • Trop !

 

Mais bon, quand je nous regarde, ce soir-là par exemple, quand je nous entends, je me dis qu’on a encore un peu de marge avant de devenir des vieilles peaux. On a encore quelques belles années de rigolades avant de décider si oui ou non, on doit la subir cette satanée pression sociale.

 

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